Dernière grillade avant l’enfer


C’est une banale photo de pique-nique en famille ou entre copains d’il y a une quarantaine d’années. Le monsieur, chemise blanche nouée à la pirate sur le nombril, manches retroussées, semble penché sur un barbecue. Il est légèrement flou. Le photographe a préféré faire la mise au point sur les dames, plus pétillantes: jupe courte, petit marcel, jean remonté en pantacourt, elles semblent contempler la verdure ou revenir de cueillette.

Quoi de plus ordinaire? Les photos de famille de mes parents, dans la Suisse des années 1970, ressemblent exactement à cela. Et celles prises en Yougoslavie socialiste avant 1973 ne sont guère différentes.

Pourquoi évoquer celle-ci en particulier? Parce qu’elle fut prise à la même époque… en Iran.

Elle a été publiée voici moins d’un jour sur Reddit par un contributeur sous pseudonyme, avec cette simple légende: « Dans les années 70, les gens en Iran ressemblaient à cela. Et l’homme de la photo est mon père. »

Quelques heures après sa publication, le post avait suscité plus de 2000 commentaires, allant de la ressemblance éventuelle du personnage au premier plan avec le footballeur Andrea Pirlo jusqu’aux complots (avoués) de la CIA en Perse avant le coup d’Etat islamiste qui amena l’ayatollah Khomeiny au pouvoir et, du même coup, relégua jupettes, pantacourts et marcels dans l’enfer des dressings.

Cette scène de loisirs rayonne d’un pouvoir hypnotique. Ce qui nous fascine en elle est précisément sa familière banalité, qui dans ce contexte évoque un paradis perdu. Dans nos propres contrées indolentes abritant l’homo festivus, la génération de mes enfants peine à imaginer l’indolence des trente glorieuses. Même mon ex-Yougoslavie natale porte encore les reliques de cet éden petit-bourgeois, sous la forme des vikenditsas, ces micro-datchas aujourd’hui aussi désertes et surannées que des temples khmers que la classe moyenne s’offrait à seule fin de grillades ou de parties furtives de jambes en l’air. S’il y avait une valeur fédératrice de la civilisation socialo-conso-yougoslave, c’était bien la « weekendette » avec son barbecue qui l’incarnait! Peut-on imaginer cela?

Mais que dire lorsque cette idylle de beaufs se passe au Moyen-Orient?

Peu après que la scène fut immortalisée, l’Iran est tombé dans un abîme subit de régression historique. Qu’auraient répondu nos trois pique-niqueuses au rabat-joie qui, ce jour-là, leur eût prédit qu’elles finiraient couvertes d’une bâche de la tête aux pieds, que les gardiens de la révolution sillonneraient bientôt les rues de leur pays pour châtier à coups de gaffes acérées les indécences vestimentaires et qu’un jour, en 2015, dans un pays voisin — alors tout aussi laïcisé que le leur — le simple port d’une écharpe rouge dans la rue pourrait leur valoir l’exécution sommaire? J’entends d’ici leurs joyeuses moqueries. Les connaisseurs me vantent l’esprit et la causticité des femmes iraniennes…

L’utopie révolutionnaire est plutôt une uchronie. C’est moins le lieu qui est transfiguré par le volontarisme idéologique que le temps où l’expérience se déroule. L’avenir radieux comme la théocratie islamique projettent des sociétés entières, d’un seul coup, dans un vortex temporel où les heures, les mois et les années n’ont plus la même valeur et d’où elles ressortent hébétées et amnésiques comme d’un kidnapping extraterrestre. Toute l’inertie d’une histoire graduelle et linéaire ne pèse plus rien lorsque la mécanique totalitaire s’enclenche. A rebours, la cruelle expérience des cobayes rescapés ne sert de leçon à personne.

(Signalé par MessyNessyChic)

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