Histoire et philologie de la Scandinavie ancienne et médiévale

EPHE

Conférence de François-Xavier Dillmann

Dans le prolongement des conférences des années 2010-2011 et 2011-2012, on s’est proposé cette année d’étudier plusieurs questions d’histoire scandinave et de philologie nordique, tout particulièrement la description de la Suède et de ses institutions politiques en examinant le témoignage qui est offert à ce sujet par l’Óláfs saga ins helga (ou Histoire du roi Olaf le Saint).

  • 1 Ou Saga Óláfs konungs hins helga / Den store saga om Olav den hellige, selon le titre bilingue de (…)

2Après avoir rappelé que ce chef-d’œuvre de l’historiographie norroise, qui est généralement attribué au poète et historien islandais Snorri Sturluson (1178 / 1179-1241), est parvenu jusqu’à nous sous la forme de deux rédactions principales – l’une, qui fut sans doute rédigée vers 1230 et qui est appelée la Grande Histoire du roi Olaf le Saint1, l’autre, qui fut insérée, après avoir été retravaillée par endroits, dans le recueil dit de la Heimskringla (ou Histoire des rois de Norvège) –, le directeur d’études a tracé à grands traits un tableau des manuscrits qui nous ont conservé le texte de chacune des deux rédactions.

3Il a ensuite montré que l’auteur a introduit sa description de la Suède dans le récit du conflit qui opposa ce royaume à la Norvège au début du xie siècle, dans les premières années du règne d’Óláfr Haraldsson (1015-1028). Désireux de reconquérir les provinces frontalières qui avaient été enlevées à son pays après la défaite, en 999 / 1000, du roi Óláfr Tryggvason face à une coalition suédo-danoise, Óláfr Haraldsson se heurta bientôt à la volonté de domination du roi de Suède, Óláfr Eiríksson (Olof Skötkonung dans l’historiographie suédoise). Il en résulta une période d’hostilités entre les deux royaumes. À la demande des habitants des régions du sud de la Norvège et de l’ouest de la Suède (en particulier de la province de Vestrogothie), une mission diplomatique fut cependant entreprise à l’initiative du roi Óláfr Haraldsson, mais cette proposition de paix fut dans un premier temps rejetée catégoriquement par Óláfr Eiríksson. Ce ne fut qu’à l’issue d’une séance dramatique à l’assemblée d’Upsal que le roi de Suède accepta de conclure la paix avec le roi de Norvège et de lui donner sa fille en mariage.

  • 2 Il correspond au chapitre lx dans laSaga Óláfs konungs hins helga. Pour faciliter la lecture de (…)

4Afin de préparer son lecteur au récit du déroulement de cette « assemblée de tous les Suédois », Snorri Sturluson a présenté au chapitre lxxvii de l’Óláfs saga ins helga (dans la Heimskringla2) le royaume de Suède dans ses différentes provinces et avec ses principales institutions. C’est sur ce chapitre que l’attention s’est portée dans la première partie des conférences.

  • 3 Nat. Beckman, « Isländsk och medeltida skandinavisk tideräkning », dans Martin P :n Nilsson (dir.), (…)
  • 4 Otto Sigfrid Reuter,Germanische Himmelskunde. Untersuchungen zur Geschichte des Geistes, Munich, 1 (…)

5Donnée d’emblée par l’auteur, l’indication concernant la période de l’année au cours de laquelle se tenait cette assemblée, à savoir at gói, a été rapprochée du témoignage des sources médiévales islandaises (en particulier le chapitre lxiii des Skáldskaparmál dans l’Edda) selon lesquelles gói était le nom du cinquième mois de l’hiver. Il semble que, à l’époque de Snorri Sturluson, ce mois commençait le plus souvent entre le 8 et le 14 février (dans le calendrier grégorien)3. Volontiers relié par l’étymologie à des termes désignant la neige ou l’hiver (cf. Ásgeir Blöndal Magnússon, Íslensk orðsifja-bók, 1989,s.v.), le mot v.isl. gói est commun à l’ensemble des langues scandinaves, mais il n’est pas avéré que son équivalent suédois à l’époque médiévale, terme qui a survécu dans le composé göjemånad,désignait un mois lunaire qui aurait commencé en Suède au même moment qu’en Islande. Il n’en demeure pas moins que le propos de l’auteur sur le grand sacrifice annuel qui, à l’époque du « paganisme », était organisé à Upsal au cours de ce mois d’hiver, s’accorde dans une large mesure avec la relation qu’Adam de Brême (Gesta Hammaburgensis ecclesiae Pontificum, livre IV, chapitrexxvii) a recueillie, dans le dernier tiers du xie siècle, sur les imposantes cérémonies sacrificielles qui, selon ce chroniqueur allemand, avaient encore lieu à son époque en Suède, à Upsal précisément, post novem annos (entendons : « tous les huit ans », plutôt que « tous les neuf ans »4) : selon une note ajoutée au texte desGesta (la scholie 141), ces sacrifices se tenaient en effet circa aequinoctium vernale (aux environs de l’équinoxe de printemps).

  • 5 Nat. Beckman, « Distingen », dansStudier tillegnade Esaias Tegner, Lund, 1918, p. 205 ; Id., « Isl (…)
  • 6 Elle ne fut abandonnée qu’en 1801, la date du disting (ou grand marché d’hiver) à Upsal étant alors (…)
  • 7 Nat. Beckman, « Distingen », art. cit., p. 207, cf. Id. « Isländsk och medeltida skandinavisk tider (…)

6La mention par Snorri Sturluson de la tenue concomitante d’une assemblée légale (v.isl. lǫgþing) et d’un grand marché à Upsal à cette période de l’année a été ensuite éclairée à l’aide des sources suédoises qui font état, dès le xiiie siècle, du disaþing, composé dont le premier élément est le nom d’anciennes divinités féminines, les Dises (v.isl.dísir), auxquelles un sacrifice, connu sous le nom de dísablót, était offert à l’époque préchrétienne (cf. le chapitre xxix de l’Ynglinga saga, à propos d’un tel sacrifice à Upsal). En accord avec une coutume qui remonte certainement à une haute antiquité (cf. la remarque de Tacite, au chapitre xi de la Germanie, au sujet des assemblées des peuples germaniques qui avaient lieu « à des jours déterminés, quand la lune commence ou quand elle est pleine »), la date du disaþing d’Upsal était manifestement calculée selon une règle qui est relevée pour la première fois dans un ouvrage du milieu duxvie siècle, l’Historia de Gentibus Septentrionalibus d’Olaus Magnus (livre IV, chapitre vi, au sujet des marchés scandinaves qui se tiennent sur les cours d’eau ou sur les lacs pris par les glaces, et en particulier du plus important d’entre eux, celui d’Upsal). Selon cette règle, le disaþing commençait à la pleine lune qui suit la première nouvelle lune après le jour des Rois (à partir de minuit), en sorte que l’assemblée et le marché se tenaient au plus le tôt le 21 janvier et au plus tard le 19 ou le 20 février5. Bien attestée au Moyen Âge comme à la Renaissance et au début des Temps modernes6, la règle lunaire qui déterminait l’ouverture du disaþing (suéd. mod. disting) était certainement en usage à l’époque de Snorri Sturluson, en sorte que l’historien islandais aura commis une méprise en écrivant que, depuis la victoire du christianisme en Suède, « le marché […] se tient à la Chandeleur ». Selon une hypothèse plausible7, l’auteur aura généralisé un fait qui s’était produit en 1219, année au cours de laquelle la pleine lune tomba le samedi 1er février (on sait que Snorri Sturluson séjourna en Suède, chez le duc de Vestrogothie, pendant l’été 1219, si bien qu’il aura eu alors connaissance de la tenue de l’assemblée et du marché d’Upsal au moment de la fête liturgique de la Chandeleur, quelques mois auparavant).

  • 8 Livre du roi, chapitrex, édition Schlyter, 1834, p. 94.
  • 9 Elias Wessén, Studier till Sveriges hedna mytologi och fornhistoria, Upsal, 1924 (Uppsala Universit(…)

7Il est cependant possible que l’existence du terme v.suéd. kyndilþing(contraction manifeste d’un composé *kyndilmæssoþing, « assemblée de la Chandeleur »), que l’on relève dans une source de la fin du xiiiesiècle, la Loi d’Uppland 8, où il désigne vraisemblablement des assemblées locales qui se tenaient à la même époque de l’année dans les différentes parties de la province d’Uppland (située autour d’Upsal), ait influencé l’historien islandais ou sa source directe. Il n’en demeure pas moins que Snorri Sturluson nous a transmis une tradition authentique sur le fait même d’un changement, qui survint après la christianisation de la Suède, concernant le mois hivernal au cours duquel eurent lieu désormais l’assemblée et le grand marché d’Upsal : le disaþing fut manifestement déplacé de la lune de gói à la lune précédente (celle du mois dit de þorri), et la raison en fut probablement la volonté des autorités ecclésiastiques de ne pas faire tomber au cours de la période du carême une foire d’une telle importance, avec les réjouissances et les banquets qui étaient organisés à l’occasion d’une rencontre annuelle à laquelle se rendaient en nombre des paysans venus non seulement des différentes régions de l’Uppland, mais de provinces très éloignées d’Upsal9.

  • 10 Erland Hjärne, « Svethiudh. En kommentar till Snorres skildring av Sverige »,Namn och bygd, 40 (19(…)
  • 11 Sven B. F. Jansson, « Sörmanlandsa runstensfynd »,Fornvännen, 43 (1948), p. 286-290 ; Id., Runins(…)

8Parmi les autres questions abordées au cours de ce chapitre, la distinction opérée par l’auteur entre le royaume de Suède (v.isl.Svíaveldi, littéralement : « puissance des Suédois ») et la Suède proprement dite (v.isl. Svíþjóð) a fait l’objet d’un examen détaillé, et il a été montré que la conception que Snorri Sturluson se faisait de la Suède au sens propre ou, selon son expression, de « la Suède elle-même » (Svíþjóð sjálf), comme formant un ensemble qui comprenait principa-lement les trois pays (ou folklanden) situés au nord du lac Mälar ainsi que les provinces de Sudermanie (suéd. mod.Södermanland) et de Vestmanie (suéd. mod. Västmanland), reflétait sans nul doute la réalité historique10. Pour la Sudermanie, la preuve formelle en est fournie par l’inscription runique de la pierre d’Aspa bro, qui fut mise au jour en 1937 dans la paroisse de Ludgo, dans la partie sud de cette province11 : gravée dans les premières décennies du xie siècle, elle célèbre la mémoire de deux hommes qui moururent au Danemark, en ajoutant qu’ils avaient été « les plus puissants » dans cette région de la Sudermanie, dont ils étaient manifestement originaires, et « les plus audacieux en Suède (suéd. runique i suiþiuþu, cf. v.isl. í Svíþjóðu) ».

  • 12 Voir déjà Éric Sparre, « Aperçu sur la législation politique et civile de la Suède »,Revue de droi (…)
  • 13 Cf. Elias Wessén, dans l’Introduction à la traduction en suédois moderne de l’Äldre Västgötalagen(…)

9Parmi les institutions du royaume de Suède qui sont citées par Snorri Sturluson dans ce chapitre figure celle du lǫgmaðr. Ce mot composé, qui signifie littéralement « homme de la loi », désigna d’abord un homme versé dans la connaissance des lois, puis un personnage qui, conformément aux fonctions auxquelles il avait été élu, était chargé de réciter la loi à l’assemblée et parfois également de résoudre des questions juridiques et de se prononcer dans des querelles judiciaires. Par anachronisme, il est parfois utilisé en lieu et place du composélǫgsǫgumaðr (ou « récitateur de la loi ») dans les sources norroises concernant les institutions islandaises de l’époque ancienne et du début du Moyen Âge (avant la perte de l’indépendance du pays en 1262 / 1264). Selon les sources suédoises médiévales, en particulier les lois provinciales d’Uppland et de Vestrogothie, le laghmaþer(terme qui correspond précisément à la forme norroise lǫgmaðr) exerçait des fonctions différentes de celles du lǫgsǫgumaðr islandais et plus importantes que celles du lǫgmaðr norvégien : ce personnage possédait de facto le statut de magistrat du peuple (entendons : de l’ensemble des paysans libres, groupe auquel il devait appartenir pour être élu à ces fonctions) et, comme tel, il se faisait la voix des paysans dans les assemblées12. On a souligné à ce sujet que ce fut manifestement au cours du séjour qu’il fit pendant l’été 1219 en Vestrogothie, chez Eskil Magnusson, le puissant laghmaþer de cette province, que Snorri Sturluson recueillit des informations de première main sur les caractéristiques suédoises de cette institution, et que la description qu’il en donne dans ce chapitre comme dans les trois chapitres suivants de l’Óláfs saga ins helga est largement corroborée par les lois provinciales de la Suède médiévale, telles qu’elles ont été codifiées à partir du début du xiiie siècle13.

  • 14 Dans l’Introductionà la traduction en suédois moderne de l’Upplandslagen ou Loi d’Uppland, 1933, (…)

10Souvent mise en doute par les modernes, la dernière phrase du chapitre lxxvii concernant la primauté qu’auraient eue les lois d’Upsal sur les lois des autres provinces juridiques de Suède, de même que l’autorité qui aurait été celle du magistrat (lǫgmaðr) du Tiundaland (v.isl. Tíundaland) sur les autres magistrats du pays, a été ensuite discutée : on a fait valoir, à la suite d’Elias Wessén14, que l’hypothèse la plus probable était que les lois de chacune des provinces de Suède se développèrent et se modifièrent au cours des siècles par l’emprunt réciproque de différentes dispositions, mais que ce fut tout naturellement les autres provinces qui, d’une manière générale, s’adaptèrent à la législation plus évoluée qui était en vigueur dans le folkland (ou pays) situé au cœur du royaume, c’est-à-dire le Tiundaland, autour d’Upsal.

11Le portrait que trace Snorri Sturluson, aux chapitres lxxviii-lxxix,du magistrat du Tiundaland à l’époque des faits relatés (vers 1018/1019, selon la chronologie généralement retenue), a d’autant plus retenu l’attention, dans la deuxième partie des conférences de cette année, qu’elle offre un terrain d’études privilégié pour l’appré-ciation du témoignage fourni par l’Óláfs saga ins helga, en mettant à contribution la philologie nordique et la recherche historique.

12Appelé Thorgny Fils Thorgny (v.isl. Þorgnýr Þorgnýsson), celǫgmaðr passe en effet, aux yeux de la plupart des exégètes modernes, pour un personnage fictif, que Snorri Sturluson aurait créé en utilisant, d’une part, la connaissance qu’il avait eue du statut de semblables magistrats au cours de son séjour en Vestrogothie en 1219 et, d’autre part, en projetant sur son tableau des institutions politiques de la Suède du début du xie siècle la fonction dulǫgsǫgumaðr islandais, charge qu’il exerça lui-même à deux reprises pendant sa carrière politique.

  • 15 Danmarks Runeindskrifter, édition Jacobsen et Moltke, I, 1942, p. 162-163 ( = no125).
  • 16 Elias Wessén, « Lagman och lagsaga », art. cit., p. 75 ; Thorsten Andersson, « Sakrala personnamn – (…)
  • 17 Thorsten Andersson,ibid., p. 40-42.
  • 18 Selon l’hypothèse formulée par Otto von Friesen, « Fredsförhandlingarna mellan Olov Skötkonung och (…)

13L’examen a porté dans un premier temps sur le nom de ce magistrat,Þorgnýr : d’emploi très rare dans les sources norroises, il est mieux attesté dans les sources suédoises et danoises : on le relève au Danemark dans une inscription runique de l’époque viking (sur la pierre de Dalbyover, dans la péninsule du Jutland15) et en Suède dans plusieurs diplômes médiévaux concernant les provinces de Småland et d’Ostrogothie16, si bien qu’on peut à bon droit le considérer comme un nom de personne certes peu répandu, mais qui, à l’époque médiévale, semble avoir été porté principalement en Suède. Ce nom est formé à l’aide de l’appellatif gnýr, qui signifie « fracas », tandis que le premier élément de ce composé doit être le nom du dieu Þórr (ou peut-être l’appellatif qui est à l’origine de ce dernier, cf. all. Donner, « tonnerre »), si bien que le nom du magistrat du Tiundaland aura possédé la signification « fracas de Þórr » ou « fracas du tonnerre17 ». Aussi est-il fort vraisemblable que ce nom de personne ait été à l’origine un surnom (þorgnýr) qui désignait un personnage possédant une voix particulièrement puissante18, comme cela était manifestement le cas du magistrat Þorgnýr, si l’on en juge par son intervention à l’assemblée d’Upsal, telle qu’elle est relatée au chapitre lxxx. Mais en se fondant sur ce même récit, on peut également interpréter le surnom þorgnýr comme qualifiant un tribun populaire, doté d’une forte personnalité, qui déclenchait un mouvement d’enthousiasme sous la forme d’un véritable fracas(gnýr), tant lorsqu’il se levait pour prendre la parole que lorsqu’il concluait son discours. Quoi qu’il en soit de ce dernier point, il paraît légitime de poser que l’un des ancêtres paternels de Þorgnýr reçut à un moment ou un autre le surnom þorgnýr, et que ce dernier remplaça son propre nom (selon un processus bien attesté dans la Scandinavie ancienne, par exemple au sujet du père d’Erlingr Skjálgsson, le chef de la province du Rogaland, en Norvège), si bien que le nom Þorgnýr se transmit à ses descendants directs.

  • 19 « Vore Forfædres Tro paa Sjælevandring og deres Opkadelsessystem »,Arkiv för nordisk filologi, IX (…)
  • 20 Elias Wessén,Nordiska namnstudier, Upsal, 1927 (Uppsala Universitets Årsskrift, 1927. Filosofi, sp (…)
  • 21 Il s’agit de l’inscription commémorative de la pierre de Broby, paroisse de Täby (Upplands runinskr (…)
  • 22 Ibid.
  • 23 Sten Carlsson, « Snorre Sturlason som genealog », Släkt och hävd, 1973, p. 273.

14Le fait que ce magistrat soit présenté par l’auteur comme étant le fils d’un personnage qui portait le même nom Þorgnýr a souvent été interprété comme une méprise de la part de Snorri Sturluson, qui s’expliquerait par son ignorance d’une coutume onomastique qui aurait été répandue en Scandinavie à l’époque viking. Mais il convient d’observer que l’attribution du nom chez les anciens Scandinaves (et plus généralement chez les anciens Germains) n’obéissait visiblement pas à des règles aussi distinctes les unes des autres que ne le voulait le savant norvégien Gustav Storm (dans un article sur lequel se fondent les critiques de Snorri Sturluson19) et selon lequel un fils ne recevait le nom de son père que si ce dernier était décédé au moment de la naissance. De fait, les exemples d’attribution du nom du père à un fils, alors que le premier était bien vivant, ne sont pas rares, ni pour l’époque des grandes invasions ni pour l’époque viking20. Si les coutumes onomastiques qui étaient en vigueur au sein des familles des grands paysans de l’Uppland suédois au xie siècle nous sont mal connues, le vaste corpus des inscriptions runiques de cette province contient au moins un exemple probant de fils qui portait le même nom (Øystæinn) que celui de son père21, alors que, à en juger par l’ordre dans lequel sont énumérés les trois fils qui élevèrent cette pierre runique à la mémoire de leur père, il ne s’agissait vraisemblablement pas d’une naissance posthume22. Il en résulte que la relation qui est donnée ici par Snorri Sturluson paraît recevable, au moins en ce qui concerne le nom qui était porté par le père et le grand-père du magistrat Þorgnýr23.

  • 24 Édition cit., p. 6-7, cf. trad. Wessén, p. 7.
  • 25 Édition et traduction Wiktorsson, 2011, p. 192-193.
  • 26 Rédaction de laHauksbók, chapitreccii, édition Jakob Benediktsson, 1968, p. 271, cf. Dag Strömbä(…)

15Révoqué en doute par de nombreux chercheurs, le propos de l’auteur au début du chapitre lxxviii (Les membres de ce lignage avaient été magistrats au Tiundaland sous le règne de nombreux rois) a ensuite été éclairé à l’aide des enseignements que l’on peut tirer des lois provinciales du Moyen Âge sur la haute antiquité de l’institution dulǫgmaðr en Suède : selon la Préface de la Loi d’Uppland 24, le premier législateur, qui était appelé Wiger spa, était heþin i heþnum timæ (« païen à l’époque païenne »), tandis que, selon la liste des magistrats de Vestrogothie, les deux premiers laghmænn de cette province furent inhumés sous un tertre25, conformément aux coutumes funéraires qui étaient en usage à l’époque préchrétienne. Et cette indication a été rapprochée d’une notice généalogique du recueil de la Landnámabók (ou Livre de la colonisation) selon laquelle le Norvégien appelé Ketill brimill (le père de l’un des colonisateurs du nord de l’Islande) avait épousé une femme du nom de Jórunn, qui est présentée ici comme étant la fille de Þorgnýr lǫgmaðr af Svíaríki, c’est-à-dire « Þorgnýr, le magistrat du royaume de Suède26 » Comme la période de la colonisation de l’Islande s’étend des années 870 à 930 environ (selon la chronologie généralement admise), ce personnage a dû naître dans la première moitié du ixe siècle, voire à la fin du viiie siècle, si bien qu’il pourrait être le grand-père paternel du magistrat du Tiundaland qui joue un rôle de premier plan dans l’Óláfs saga ins helga.

  • 27 Studier i Heimskringlas stil. Dialogene og talene, Oslo, 1937 (Skrifter utgitt av Det Norske Videns (…)

16La dernière partie des conférences a été consacrée à l’étude détaillée du chapitre lxxx de l’Óláfs saga ins helga, dans lequel l’auteur relate le déroulement de « l’assemblée de tous les Suédois » à Upsal, au cours de laquelle le magistrat Þorgnýr prononça un discours particulièrement vigoureux afin d’exiger du roi Óláfr Eiríksson qu’il fasse la paix avec le roi de Norvège et qu’il lui donne sa fille en mariage. Après avoir marqué l’art de la composition et le talent narratif de Snorri Sturluson dans l’ensemble de ce chapitre – au premier chef dans la harangue attribuée au magistrat (l’analyse des procédés stylistiques de l’auteur a mis à profit la grande étude de Hallvard Lie sur la Heimskringla27) –, on s’est attaché à mettre en évidence l’intérêt de ce texte pour la connaissance de l’institution duþing dans la Suède ancienne et pour l’appréciation du rôle de cette assemblée des paysans libres face au pouvoir royal.

17Il a ainsi été montré que l’approbation bruyante des propos du magistrat par le peuple, au moyen du vápnabrak (ou « fracas des armes »), devait prolonger une antique coutume germanique, et que, sur ce point également, le þing de Suède se distinguait de l’alþingi (ou « assemblée plénière » des hommes libres) en Islande. L’obligation qui était faite au roi de Suède de consulter les paysans sur toutes les questions qui importaient à ces derniers a été rapprochée du témoignage convergent que fournissent à ce sujet l’auteur de la Vita Anskarii dans la seconde moitié du ixe siècle et Adam de Brême (dans les Gesta Hammaburgensis ecclesiae Pontificum) deux siècles plus tard.

18Le rappel de plusieurs faits historiques par Þorgnýr dans son discours – notamment celui des expéditions navales que l’un des ancêtres directs du roi de Suède aurait lancées chaque été contre plusieurs pays riverains de la mer Baltique (la Finlande, la Carélie, l’Estonie et la Courlande) – a fourni la matière de plusieurs synthèses des études archéologiques, historiques et philologiques sur l’expansion suédoise à l’Est aux ixe-xe siècles. Ce faisant, on a insisté sur l’intérêt du propos de ce magistrat pour la compréhension des grandes orientations de la politique étrangère de la Suède à l’époque ancienne, en rappelant la double injonction qui fut alors faite au roi Óláfr Eiríksson : conclure la paix à l’Ouest avec le roi de Norvège, et reprendre les raids guerriers à l’Est, avec la participation enthousiaste des paysans.

19Pour finir, on s’est arrêté sur l’évocation – dans la menace que formula le magistrat Þorgnýr à l’encontre d’Óláfr Eiríksson – du supplice que plusieurs rois de Suède auraient subi de la part de leur peuple dans un lointain passé : la question du lieu de ce châtiment a été étudiée sous plusieurs aspects (avec une discussion du toponymeMora), de même que le mode opératoire d’une telle exécution (avec une analyse des différentes acceptions du mot norrois kelda) et le nombre allégué des rois qui auraient ainsi été mis à mort. Ce dernier examen a permis de dégager l’un des procédés narratifs qu’utilisa Snorri Sturluson pour relier entre eux deux récits parallèles dans cette partie de l’Óláfs saga ins helga, celui de la prise du pouvoir en Norvège par le roi Óláfr Haraldsson et celui des négociations de paix avec la Suède.

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Notes

1 Ou Saga Óláfs konungs hins helga / Den store saga om Olav den hellige, selon le titre bilingue de l’édition, procurée par Oscar Albert Johnsen et Jón Helgason, qui fait autorité (Oslo, Norsk Historisk Kjeldeskrift-Institutt, 1941).

2 Il correspond au chapitre lx dans la Saga Óláfs konungs hins helga. Pour faciliter la lecture de ce résumé, nous faisons uniquement référence à la rédaction de l’Óláfs saga ins helga qui est conservée dans la Heimskringla(édition Bjarni Aðalbjarnarson, 1945).

3 Nat. Beckman, « Isländsk och medeltida skandinavisk tideräkning », dans Martin P :n Nilsson (dir.), Tideräkningen, Copenhague – Oslo – Stockholm, 1934 (Nordisk kultur, XXI), p. 46.

4 Otto Sigfrid Reuter, Germanische Himmelskunde. Untersuchungen zur Geschichte des Geistes, Munich, 1934, p. 482-491 ; Göran Henriksson, « Riksbloten och Uppsala högar », Tor, 27 (1995), p. 340 sq. ; Andreas Nordberg, Jul, disting och förkyrklig tideräkning. Kalendrar och kalendariska riter i det förkristna Norden, Upsal, Kungl. Gustav Adolfs Akademien för svensk folkkultur, 2006 (Acta Academiae Regiae Gustavi Adolphi, XCI), p. 80 sq.

5 Nat. Beckman, « Distingen », dans Studier tillegnade Esaias Tegner, Lund, 1918, p. 205 ; Id., « Isländsk och medeltida skandinavisk tideräkning », art. cit., p. 48 ; A. Nordberg, Jul, disting och förkyrklig tideräkning, op. cit., p. 109-115.

6 Elle ne fut abandonnée qu’en 1801, la date du disting (ou grand marché d’hiver) à Upsal étant alors fixée de manière permanente à la Chandeleur, avant la suppression de cette foire en 1895.

7 Nat. Beckman, « Distingen », art. cit., p. 207, cf. Id. « Isländsk och medeltida skandinavisk tideräkning », art. cit., p. 47.

8 Livre du roi, chapitre x, édition Schlyter, 1834, p. 94.

9 Elias Wessén, Studier till Sveriges hedna mytologi och fornhistoria, Upsal, 1924 (Uppsala Universitets Årsskrift 1924. Filosofi, språkvetenskap och historiska vetenskaper, VI), p. 189-190.

10 Erland Hjärne, « Svethiudh. En kommentar till Snorres skildring av Sverige », Namn och bygd, 40 (1952), p. 91-183 ; Harry Ståhl, « Uppland och svearna », dans Ortnamnssällskapets i Uppsala årsskrift, 1981, p. 45 ; Thorsten Andersson, « Svethiudh, det svenska rikets kärna », Namn och bygd, 92 (2004), p. 5-18 ; Birgit Arrhenius, « Det forntida Sveariket – en myt eller en arkeologisk realitet », dans Kungl. Vitterhets Historie och Antikvitets Akademien. Årsbok 2004, p. 203-227.

11 Sven B. F. Jansson, « Sörmanlandsa runstensfynd », Fornvännen, 43 (1948), p. 286-290 ; Id., Runinskrifter i Sverige, Stockholm, 1976, p. 105-106 ; Id., Runes of Sweden, Stockholm, 1987, p. 105.

12 Voir déjà Éric Sparre, « Aperçu sur la législation politique et civile de la Suède », Revue de droit français et étranger, IV (1847), p. 672-673.

13 Cf. Elias Wessén, dans l’Introduction à la traduction en suédois moderne de l’Äldre Västgötalagen ou Ancienne Loi de Vestrogothie, 1946, p. xix sq. ; Id., « Lagman och lagsaga », Nordisk Tidskrift, 40 (1964), p. 85-92.

14 Dans l’Introduction à la traduction en suédois moderne de l’Upplandslagenou Loi d’Uppland, 1933, p. xvi, cf. Id., « Lagman och lagsaga », art. cit., p. 82, et Id., Svensk medeltid, I, 1968, p. 40-41.

15 Danmarks Runeindskrifter, édition Jacobsen et Moltke, I, 1942, p. 162-163 ( = no 125).

16 Elias Wessén, « Lagman och lagsaga », art. cit., p. 75 ; Thorsten Andersson, « Sakrala personnamn – eller profana ? », dans Lena Peterson (dir.),Personnamn i nordiska och andra germanska fornspråk. Handlingar från Norna :s artonde symposium i Uppsala 16-19 augusti 1991, Upsal, 1993 (Norna-rapporter, LI), p. 39.

17 Thorsten Andersson, ibid., p. 40-42.

18 Selon l’hypothèse formulée par Otto von Friesen, « Fredsförhandlingarna mellan Olov Skötkonung och Olav Haraldsson », [Svensk] Historisk tidskrift, 62 (1942), p. 249, et reprise par Roland Otterbjörk, Svenska förnamn, 1979, p. 130 ; voir aussi T. Andersson, ibid., p. 40-42.

19 « Vore Forfædres Tro paa Sjælevandring og deres Opkadelsessystem »,Arkiv för nordisk filologi, IX (1893), p. 199-222.

20 Elias Wessén, Nordiska namnstudier, Upsal, 1927 (Uppsala Universitets Årsskrift, 1927. Filosofi, språkvetenskap och historiska vetenskaper, III), p. 18 sq.

21 Il s’agit de l’inscription commémorative de la pierre de Broby, paroisse de Täby (Upplands runinskrifter, édition Wessén et Jansson, I, 1, 1940, p. 201 et 210 [ = no 135]).

22 Ibid.

23 Sten Carlsson, « Snorre Sturlason som genealog », Släkt och hävd, 1973, p. 273.

24 Édition cit., p. 6-7, cf. trad. Wessén, p. 7.

25 Édition et traduction Wiktorsson, 2011, p. 192-193.

26 Rédaction de la Hauksbók, chapitre ccii, édition Jakob Benediktsson, 1968, p. 271, cf. Dag Strömbäck, « En orientalisk saga i fornnordisk dräkt », dans Id.,Folklore och Filologi. Valda uppsatser utgivna av Kungl. Gustav Adolfs Akademien 13. 8. 1970, Upsal, 1970 (Acta Academiae Regiae Gustavi Adolphi, XLVIII), p. 88-92 ; Id., The Conversion of Iceland. A Survey, Peter Foote (trad.), Londres, Viking Society for Northern Research, 1975 (Text Series, VI), p. 8-9.

27 Studier i Heimskringlas stil. Dialogene og talene, Oslo, 1937 (Skrifter utgitt av Det Norske Videnskaps-Akademi i Oslo. II. Hist.-Filos. Klasse, 1936, V), 136 p.

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Pour citer cet article

Référence papier

François-Xavier Dillmann, « Histoire et philologie de la Scandinavie ancienne et médiévale », Annuaire de l’École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques, 145 | 2014, 214-221.

Référence électronique

François-Xavier Dillmann, « Histoire et philologie de la Scandinavie ancienne et médiévale », Annuaire de l’École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques [En ligne], 145 | 2014, mis en ligne le 13 novembre 2014, consulté le 19 avril 2015. URL : http://ashp.revues.org/1612

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Auteur

M. François-Xavier Dillmann

Directeur d’études, École pratique des hautes études – Section des sciences historiques et philologiques, correspondant de l’Institut

Droits d’auteur

Tous droits réservés : EPHE

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