La France d’avant les Francs…

Dans le second tome de son « Invention des Français », Jean-François Kahn mêle dans une même saga la renaissance de la Gaule, la chute de Rome et l’avènement du christianisme. Retour sur ces temps troublés et troublants.


ABECASIS/SIPA

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« Demain, c’est écrit hier », écrit Günther Grass dans Une rencontre en Westphalie. Et il est vrai que l’Histoire nourrit notre présent. Sans son enseignement, tout principe de refondation n’est-il pas condamné à l’échec ? Encore faut-il ne pas ressasser le passé, ses conseils sont comme les soleils d’hiver, ils éclairent mais ne réchauffent pas. Dans cette quête d’un enseignement positif, d’une transmission féconde, Jean-François Kahn excelle puisqu’en théorisant autrefois ce qu’il a nommé « les invariants structurels » il a démontré combien nous étions obsédés par l’histoire de ce qui change et combien cette obsession nous aveuglait et pouvait parfois provoquer le dégoût de l’avenir. Il a surtout mis au jour la permanence de structures sociales et politiques et révélé que le progrès n’est pas l’éradication des anciens schémas mais la mutation de structures anciennes en fonction d’une situation nouvelle. Une recomposition incessante jouant sur une infinité de possibles (1). Rien d’étonnant, donc, si dans son second tome de l’Invention des Français (2), Kahn multiplie les preuves de son intuition (au sens bergsonien du terme). Et il est vrai que l’époque ici traitée, qui s’étend du Ier siècle de notre ère au triomphe de la foi chrétienne (100-430 apr. J.-C.), est riche en exemples de sa thèse puisque, comme l’annonce l’auteur d’entrée de jeu, « nos ancêtres découvrent le christianisme, le nationalisme, le socialisme, la bureaucratie et l’oppression fiscale ».
Un thriller historiqueIl est vrai également que ces temps troublés et troublants durant lesquels un empire mondial sombre sont riches des comportements politiques les plus baroques. A quelques exceptions près, Rome n’est déjà plus dans Rome mais à Homs ou à Bordeaux, c’est une autocratie bariolée d’Orient et tempérée par l’anarchie, une succession de tyrannies baroques tempérées par le régicide. Le meurtre est aussi fréquent qu’une motion de censure sous la IVe République. Voilà pourquoi la Tragédie de l’Occident peut être lue, d’abord, comme un gigantesque thriller historique où les Césars et Augustes tombent comme ces mouches que l’empereur Domitien se plaisait à perforer avec un poinçon. Il est vrai que le même pouvait réunir le Sénat pour obtenir son docte avis sur la meilleure sauce pour accompagner le turbot.

Le souverain Caracalla tue son frère réfugié dans les bras de sa mère et massacre une partie des habitants d’Alexandrie venus le féliciter, sous prétexte que l’un d’entre eux a écrit contre lui une satire. Ce qui ne l’empêche nullement d’attribuer la citoyenneté romaine à tous les citoyens libres de l’Empire. Quelques années plus tard, son successeur est Avitus, un prêtre syrien de 14 ans. Cet imperator est plus connu sous le nom de sa divinité orientale, Elagabal. Son règne de quatre ans (ce qui est alors presque une éternité) s’apparente au Salammbô de Flaubert qui aurait pu être tourné par Fellini. Il prend la route de Rome avec une procession qui transporte une pierre noire, sacrée, sur un char d’or tiré par des chevaux blancs, qu’il conduit à reculons. Son trajet dure un an. Le Sénat se prosterne pour baiser ses babouches et l’impétrant impérial se fera représenter en érection sur sa terre d’élection. L’ennui, l’échauffement des esprits, la crainte du lendemain… et l’on nomme sans barguigner un empereur. Durant ces trois siècles, ils seront presque une centaine à se vêtir de pourpre et à battre monnaie à leur effigie pour sombrer quelques mois plus tard dans le néant. Ils sont patriciens mais aussi forgerons, eunuques, centurions, piqués par la tarentule du pouvoir et prêts à passer sur les corps des peuples mais aussi sur celui des amis, de leur père, de leurs épouses, de leurs fils, neveux, cousins. Il faut le sens de la formule de Kahn et son alacrité de ton pour rendre la lecture de ce cauchemar historique aussi jouissive. C’est au galop que l’on parcourt ces 500 pages hautes en couleur.

 

La France d'avant les Francs
Le réveil de la GauleMais, derrière ce théâtre sanglant, il y a ce qui n’est pas encore la France mais qui amorce une lente mais irrésistible découverte de soi. Car la Gaule, dont le tracé des frontières épouse à peu près celles de la France de la fin de l’Ancien Régime, s’affirme en ces temps sombres comme une entité autonome et parfois même indépendante. Il y a de l’irrédentisme dans l’air. Rien ne renvoie, souligne Kahn, à une prénation britannique, ibérique, germanique, balkanique : « Il s’agit d’assemblages de peuples divers, voire de tribus aux fusions éphémères. » La Gaule pourrait se trouver dans la même situation, mais depuis la conquête de César ce magma a pris forme, des réflexes politiques spécifiques se font jour, des élites apparaissent, un peuple se manifeste et l’historien voit petit à petit se dessiner « ce qui ressemble de plus en plus à une « nation » ». Une nation gallo-romaine qui ne conçoit pas son existence en dehors de cette vaste confédération qu’est l’Empire.

Lorsque le césar Albinus débarque en Gaule pour se dresser contre l’empereur Septime Sévère, il apparaît comme un libérateur. Ce noble d’origine africaine, tout comme son rival, est immédiatement acclamé par tous les notables des provinces qu’il traverse. Il trouvera la mort près de Lyon, éphémère capitale de son « royaume », ville qui, déjà, est le point de départ de toutes les conquêtes et qui abrite toutes les résistances. « Ce qui va se passer, à partir de ce moment, eût mérité que notre mémoire collective en creusât l’encoche dans le récit de notre progression vers une conscience nationale. » Et en effet, à partir de cette révolte, c’est, à chaque fois, tout le pays qui s’embrasera : « La Gaule se précipitera sur tous ceux qui parient sur le réveil de la Gaule. »

Kahn pointe un événement survenu au début du règne de Sévère Alexandre, en 225. Ce dernier veut nommer gouverneur de la Gaule lyonnaise un certain Paulinus. Or, l’assemblée générale des représentants des cités gauloises sous l’impulsion d’un notable de l’actuel département du Calvados rejette le protégé et oppose son veto à la décision impériale. Cette Gaule gallo-romaine a su et pu tirer les bénéfices de la dynastie des Antonins (Galba, Trajan, Hadrien, Antonin le Pieux) qui ont accéléré son urbanité, son économie, sculpté en partie son paysage rural… Cette Gaule préféodale, cette Gaule-là a tellement épousé les institutions mises en place par les anciens conquérants qu’elle sait désormais les retourner à son avantage (lire l’encadré ci-dessous). Et ce, jusqu’à ce que Clovis mette – en partie – à bas cet édifice.

On retiendra arbitrairement dans ce livre trois événements qui vont façonner notre inconscient collectif. Le premier est cet épisode si mal connu de Posthume, « le premier roi de France », qui fonda l’empire des Gaules à l’été 260. Curieux roi qui recueillit tous les éloges de ses contemporains, qui ne commit aucun crime et qui ne se rendit coupable d’aucune folie. Posthume qui se sacrifia même pour empêcher ses hommes de piller Mayence. Son successeur, ne voulant pas être l’élu de l’armée, convoqua à Bordeaux les notables des assemblées provinciales de la Gaule. Une singulière innovation dans notre histoire politique et qui explique pourquoi la ferveur indépendantiste gauloise ne retombera plus jamais.

Triomphe du christianisme

Le deuxième événement est le soulèvement des Bagaudes. Cette « formidable effervescence [qui] mêla en un même creuset banditisme et révolte sociale, brigandage et patriotisme, idéalisme égalitaire et fanatisme niveleur, barbarie et résistance à la barbarie ». Les Bagaudes qui introduisent dans ce pays un ferment révolutionnaire et qui figurent une sorte de mélange de spartakistes et de bonnets rouges. Les Bagaudes qui se mobiliseront « comme un seul homme » contre l’envahisseur hun.

Le troisième événement est lié au triomphe du christianisme au sein de l’Empire. Parmi les plus belles pages de ce livre, on trouve celles dévolues à l’empereur Julien, saisissante énigme que n’auront pas résolu des siècles de propagande chrétienne. Après la disparition de ce souverain égaré dans son époque, qui se rêvait héros d’Homère, le christianisme l’emporte définitivement en septembre 394 avec la bataille de la Rivière froide (lire l’encadré ci-dessous). Bataille où s’affrontent l’armée orientale chrétienne commandée par l’imperator Théodose et l’armée composée de Gaulois et de Francs en conflit avec cette nouvelle croyance que l’on veut imposer comme religion d’Etat. Théodose en sort vainqueur. Adieu l’effervescence philosophique, religieuse ou politique. « Désormais, écrit Kahn, le monolithisme idéologique pesait sur l’ex-monde latin comme une chape de plomb. »

Un monde sombre, un autre va tarder à naître connaissant là aussi, drames, convulsions et farces. Ce sera le troisième tome de cette saga que Kahn nous fait revisiter pour éviter les appropriations intempestives.

 

>>> EXTRAITSLA MÉMOIRE D’HADRIEN

« La popularité gauloise de Trajan ne fut rien, cependant, à côté de celle dont bénéficiera le successeur qu’il avait adopté à son tour, à la veille de sa mort : Hadrien. Le nouvel empereur se donnera lui-même le titre de « Restaurateur des Gaules », pays dans lequel cet homme cultivé, féru d’hellénisme, poète à ses heures, amateur de débats philosophiques, se rendra à deux reprises. Comment ne pas accorder une place d’honneur, dans un ouvrage consacré à l’émergence des Français, à celui qui contribuera plus que tout autre – avant la Révolution française et la vente des biens nationaux – à en faire un pays agricole de petits propriétaires : il encouragea l’occupation des terres en friche à condition de s’engager à les exploiter de façon contrôlée, il incita à améliorer les rendements, il organisa un système qui permettait de louer pour cinq ans de vastes territoires à des « conducteurs » devant eux-mêmes diviser cet espace en petits lots affermés à des « colons » contre paiement en nature et en corvées. En même temps, il préconisait le respect des usages autochtones, la préservation des libertés municipales, la prise en compte des avis des assemblées locales. Il fit citoyens romains les décurions des cités, favorisa l’amélioration de la voirie, l’entretien systématique des chemins et routes, le développement de l’urbanisme et encouragea la création de sociétés d’agriculteurs libres. »
LA BATAILLE DE LA RIVIÈRE FROIDE

« Imagine-t-on, couvrant la plaine et les quelques collines qui l’accidentent, ces masses humaines venues de presque tout le monde connu, les unes du fin fond des déserts d’Arabie, les autres des forêts denses de Germanie, les unes descendant des Carpates, les autres ayant remonté la vallée du Nil, celles-ci parties des rives de l’Euphrate et celles-là des bords du Rhin ou du Danube : invraisemblable melting-pot dans le bouillonnement duquel cuirasses de bronze froissent les tuniques en peau de bête, l’armure de fer des cavaliers wisigoths bouscule les uniformes bariolés des supplétifs caucasiens, cimiers, cornes, oiseaux aux ailes déployées et autres emblèmes surplombant les casques encadrent les chevelures au vent, les ordres hurlés dans toutes les langues entrechoquent leurs tonalités gutturales ou chantantes, l’implacable discipline légionnaire se fraye un chemin meurtrier au milieu des harcèlements effervescents des cavaliers auxiliaires. Les premières charges sont ravageuses. Des cohortes entières s’engouffrent dans la fournaise et disparaissent comme hachées par des mâchoires de fer. On retrouvera le corps d’un roitelet caucasien, lacéré, enfoui sous un tombereau de cadavres. L’infanterie gallo-romaine, ou plutôt gallo-franque, soutenue de flanc par des cavaliers germains, accompagnée d’une piétaille qui coupe les jarrets des chevaux ennemis, taille en pièces des contingents d’auxiliaires orientaux. Le professionnalisme, presque mécanique, des légions du Rhin permet de briser les assauts confus de la cavalerie orientale mal coordonnée avec les avancées et les reculs des légions de Théodose. Le soir tombant, la bataille est presque gagnée par les troupes d’Eugène et d’Arbogast… »

 

La France d'avant les Francs
(1) Voir notamment Tout change parce que rien ne change, Fayard.

(2) L’Invention des Français : la Tragédie de l’Occident, tome II. Fayard. 506 p. 22 €.

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