Faire revivre le moyen-age

Ludovic Godard - UFC - Avec l'aimable contribution de l'association Circum ignem
Ludovic Godard – UFC – Avec l’aimable contribution de l’association Circum ignem
 Ceux qui partent vivre comme à l’époque médiévale, le temps d’un week-end, font-ils partie d’une bande d’illuminés nostalgiques ou d’ennemis de la modernité ? Rien de tout cela, comme le montre l’enquête sociologique menée par Audrey Tuaillon Demésy. Ceux qui pratiquent « l’histoire vivante » sont avant tout animés par la volonté de transmettre une vision réaliste du passé.

 

Au Moyen-Âge, on se battait avec des bâtons plutôt qu’avec des épées car celles-ci étaient rares et coûtaient des sommes mirobolantes. « La période médiévale fait l’objet de beaucoup de fantasmes et d’inexactitudes. Je cherche à apprendre et à comprendre les usages de cette époque et à la démystifier », explique un pratiquant de l’histoire vivante. Cette démarche consiste à retrouver les modes de vie et savoir-faire du passé. Il existe deux grands courants : les adeptes de la reconstitution portent un costume d’époque qu’ils ont eux-mêmes confectionné et recréent la vie quotidienne d’antan. Plus sportifs, les pratiquants des arts martiaux historiques européens s’intéressent aux gestes et techniques de combats ancestraux.

Pendant sa thèse au laboratoire Culture, sport, santé, société (C3S), la sociologue Audrey Tuaillon Demésy a analysé les motivations de ceux qui pratiquent l’histoire vivante médiévale, en menant l’enquête auprès de membres de différentes associations et en participant à des rassemblements organisés en France, en Suisse et en Belgique. Son travail montre que ces gens forment une communauté qui partage une identité particulière, avec son jargon, ses normes et ses valeurs. Parmi celles-ci, l’attrait pour l’histoire exposée autrement et l’envie d’effectuer des recherches personnelles figurent en bonne place.

En effet, tous se documentent de manière intensive, sur le web mais aussi dans les bibliothèques, les musées, les archives ou auprès d’historiens et d’archéologues. Ils recherchent des informations détaillées sur  les costumes, l’artisanat, la vie quotidienne, les armes… Ils complètent ensuite ces données par de l’expérimentation : ils s’entraînent pour retrouver un geste martial ou testent du matériel, par exemple des chaussures, lors de randonnées en costume. Beaucoup développent des savoir-faire artisanaux en créant des artefacts : couteaux, poteries, textiles ou bijoux. « Ce qui est important à leurs yeux, c’est moins le résultat final que la façon d’aboutir à l’objet. Celle-ci doit être conforme aux techniques d’autrefois », souligne Audrey Tuaillon Demesy. Certains, à force de recherches, ont presque recréé des activités disparues. Il arrive d’ailleurs que ces artefacts soient réutilisés dans les vitrines de musées en complément des vrais objets.

« les garants d’une mémoire en perdition »

Autre motivation largement partagée : la volonté de transmettre ces connaissances et de véhiculer une certaine conception de l’histoire. Les échanges sont nombreux, au sein de la communauté mais aussi avec le public extérieur, lors de démonstrations ou d’animations pédagogiques. « Ils se positionnent comme les garants d’une mémoire en perdition, analyse la sociologue. Savoir comment vivaient leurs prédécesseurs, se placer dans une continuité, c’est ce qui fait sens pour une bonne partie des enquêtés. » Les pratiquants de l’histoire vivante s’en tiennent à ce qui peut être reconstitué : les objets, les techniques, les gestes, mais pas les mentalités de l’époque, impossibles à restituer. « Il ne s’agit  nullement d’un rejet de la modernité », ajoute-t-elle.

Si le réseau fonctionne beaucoup grâce à internet, il existe aussi des festivals et des week-ends de reconstitution. Les arts martiaux historiques européens sont aussi l’objet de rencontres nationales et internationales qui se développent actuellement. « Lors de ces réunions, ce sont avant tout les échanges, mais aussi la convivialité et le dépaysement qui sont appréciés. Vivre en rupture avec le monde moderne le temps d’un évènement a pour eux l’effet d’un départ en vacances », explique Audrey Tuaillon Demésy.

Son analyse sociologique pointue lui a valu d’obtenir le prix jeune docteur de l’université en 2012. Ses recherches ont été publiées dans un livre intitulé La re-création du passé : enjeux identitaires et mémoriels. Approche socio-anthrophologique de l’histoire vivante médiévale, paru aux Presses universitaires de Franche-Comté (PUFC) en janvier 2014. Elle y aborde également d’autres aspects, comme la professionnalisation ou le rapport au tourisme de ce mouvement venu d’outre-Manche et qui existe en France sous sa forme actuelle depuis une quinzaine d’années.

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